Persistance du don : du kula à l’Économie Distributive ?
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Les échanges économiques ne se limitent pas à leur simple dimension marchande. Le sociologue Marcel Mauss et l’ethnologue Bronislaw Malinovski notamment ont montré qu’ils incluent une valeur humaine, organisée autour de la triple obligation de donner, recevoir et rendre. Que faut-il en garder pour penser aujourd’hui les conditions de passage à un système d’Économie Distributive ?
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Pour comprendre les significations contenues dans l’acte de donner, Mauss prend l’exemple de l’institution du potlatch présente en Mélanésie Occidentale et aussi en Amérique… Le potlatch est un comportement culturel, souvent sous forme de cérémonie plus ou moins formelle, basée sur le don. Plus précisément, c’est un système de dons/contre-dons dans le cadre d’échanges non marchands. Une personne offre à une autre un objet en fonction de l’importance qu’elle accorde à cet objet (importance évaluée personnellement) ; l’autre personne, en échange, offrira en retour un autre objet lui appartenant dont l’importance sera estimée comme équivalente à celle du premier objet offert. Mauss s’appuie également sur le kula, système d’échanges de biens prestigieux mais sans aucune valeur économique directe pratiqué à l’est de la Nouvelle-Guinée entre une vingtaine d’îles, qui serait une sorte de « grand potlatch » (assez sophistiquée dans ses aspects les plus nobles).
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Comme le signale l’anthropologue Mark Rogin Anspach : « On ne donne pas pour recevoir, on échange pour échanger, car les échanges font vivre la relation ». Cette obligation sociale de donner, parfaitement analysée par Mauss, est ainsi une composante de la structure relationnelle d’échanges entre groupes sociaux. Or cette obligation du don en comprend deux autres qui sont celles de recevoir et de rendre : nous sommes bien dans un système circulaire d’échanges socialement contraints. Cette dimension relationnelle faisait du don un fait social total dans la mesure où il imprégnait l’ensemble des institutions sociales qu’elles soient religieuses, juridiques ou encore morales. En effet, les échanges et les dons, qui relient des individus, s’opèrent à partir d’un fonds commun d’idées : toute chose reçue en don engage, relie magiquement, religieusement, moralement, juridiquement le donateur et le bénéficiaire.
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Mauss observe, par ailleurs, que le potlatch est une lutte symbolique entre les groupes dont le moteur serait la recherche de pouvoir et de prestige. Il observe que le statut politique des individus, dans les confréries, les clans ou les rangs de toutes sortes, s’obtiennent par des jeux de rivalité et par des alliances. Avec le potlatch on se fait progresser soi-même mais encore, on fait progresser sa famille sur l’échelle sociale.
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Cette recherche a été suffisamment exemplaire pour encore inspirer aujourd’hui de nombreuses réflexions. Ainsi, dans « L’énigme du don », l’ethnologue Maurice Godelier revient sur les conditions théoriques du don (Godelier, 2008) :
1ier Le don existe là où les rapports personnels jouent un rôle important.
2ième Il faut un « intérêt à être désintéressé » pour que ces rapports se maintiennent.
3ième Ce qui oblige à donner c’est que donner oblige !
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Le sociologue et économiste Alain Caillé complète cette analyse en énonçant deux hypothèses :
1ier Reconnaître des sujets sociaux individuels ou collectifs, c’est leur attribuer une valeur.
2ième La valeur des sujets sociaux se mesure à leur capacité à donner.
Selon lui ; « Le don analysé par Marcel Mauss (…) est un hybride : à la fois libre et obligé, intéressé et désintéressé. Le don ne vaut comme tel, ne prend de la valeur et ne valorise celui qui le fait que pour autant que la part qu’y prennent la liberté et l’inventivité excède celle qui renvoie à l’obligation et que, par ailleurs, la dimension du désintéressement, du pour autrui (de l’aimance), l’emporte sur celle de l’intérêt personnel et du pour soi ».
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En fait, Mauss, s’interrogeant lui-même quant à la persistante de cette triple obligation dans nos sociétés d’Occident, rappelait qu’il fallait nous préserver de la conception d’un ordre social comptable uniquement peuplé d’agents calculateurs. Réduire l’homme à un animal économique n’était pas, à ses yeux, concevable et revenait à évacuer l’importance des valeurs qui ne sauraient être que financières ! Dès nos premiers pas dans le capitalisme, la question de la distribution des richesses a été, en fait, posée à l’égard des « nouveaux pauvres », des magistrats anglais se réunissant, à ce propos, dans le courant de l’année 1795. La loi de Speenhamland étend alors la pratique d’un complément de revenu à tous les désaffiliés : « Il est prévu d’accorder à tout indigent, quelle que soit son activité, une somme d’argent lui permettant d’atteindre un minimum vital de façon cumulée avec ses propres revenus » et, pour ces juges, la raison est simple : « La pauvreté cesse d’être le fait exclusif du miséreux sans attache, habitué à l’oisiveté et au vagabondage. Elle se socialise en concernant des personnes prenant part à la vie de la paroisse, c’est-à-dire le journalier et le paysan, victimes des enclosures1, sans oublier les ouvriers des ateliers et des petites fabriques, concurrencés par la grande industrie. » Le caractère involontaire de cette nouvelle pauvreté est donc, pour la première fois reconnu. Il en découle un droit inconditionnel à l’existence !
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Réduit à l’incertitude du lendemain et à son insécurité sociale, l’individu socialement disqualifié est confronté à l’ampleur de cette violence économique et à la poursuite du profit de ceux qui en voudront toujours plus et n’en auront jamais assez ! Il aura probablement fallu l’influence de la Révolution française pour que les Anglais soient les premiers à instituer les premières bases d’un système redistributif de protection sociale… de la même manière, les événements de la Commune seront une source d’« inspiration » pour les premiers pionniers ou théoriciens du service public ou encore de l’État social…
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L’économie de marché a fait perdre au système du don sa centralité et en marquant le retour à une forme de morale de groupe, les premières réponses de l’État à la question sociale correspondaient historiquement à cette problématique de l’échange et de la solidarité !
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Il serait intéressant, dès lors, de distinguer la notion de valeur sociale se rapportant à l’identité mesurable en terme d’accumulation de capitaux ou de surface sociale (selon la terminologie de Pierre Bourdieu) et celle de grandeur humaine, de la personne, ne pouvant qu’être rétrospectivement évaluée à travers cette capacité à donner, l’identité n’étant que la photographie instantanée du bref instant saisi lors d’un long processus de construction ou de destruction de soi. En rompant avec la conception utilitariste du néolibéralisme ambiant, l’Économie Distributive nous rappelle l’urgence d’une solidarité dont il faudra savoir renouveler les fondamentaux : est-ce que l’anthropologie ne pourrait pas y contribuer ?
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Jean-Yves Causer
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Indications bibliographiques :
Anspach Mark Rogin (2002), Á charge de revanche. Figures élémentaires de la réciprocité, Paris, Seuil.
Caillé Alain (2007), La quête de reconnaissance, nouveau phénomène social total, Paris, La découverte.
Caillé Alain (2009, Théorie anti-utilitariste de l’action. Fragments d’une sociologie générale, Paris, La découverte.
Godelier Maurice (2008), L’énigme du don, Paris, Flammarion.
Goujon Daniel (1995), Mutations technologiques, économie distributive et revenu minimum. Des fondements théoriques à la politique économique du revenu minimum d’insertion, Paris, L’Harmattan.
Mauss Marcel (2009), Essai sur le don, Paris, PUF, 1ière édition [1924].
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1 Suppression, en Angleterre aux XIIe, XVIe et XVIIe siècles, de l’usage coopératif des terres agricoles, remplacé par de la propriété privée.
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publié dans le n°6 de juin 2011, mis en ligne le 15/12/2011
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